Les Sables du Temps

Mœurs et entretiens · Frère Laurent de la Résurrection

L’omelette

Et il n’est pas nécessaire, continue-t-il, d’avoir de grandes choses à faire — je vous dépeins un Frère convers dans la cuisine, permettez-moi ses propres expressions — je retourne ma petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu ; quand elle est achevée, si je n’ai rien à faire, je me prosterne par terre et adore mon Dieu de qui m’est venu la grâce de la faire, après quoi je me relève plus content qu’un roi. Quand je ne puis autre chose, c’est assez pour moi d’avoir levé une paille de terre pour l’amour de Dieu.

C’est la phrase qui a fait la fortune du livre, et celle qui résume le mieux ce que Frère Laurent proposait. Il ne demandait pas qu’on quitte sa tâche pour prier : il demandait qu’on fasse sa tâche autrement. L’omelette n’est pas une image, c’est son travail — il a passé quinze ans dans la cuisine du couvent des Carmes déchaussés de la rue de Vaugirard, une affectation qui était, de son propre aveu, sa plus grande aversion naturelle.

Gravure originale de l’édition Les Sables du Temps
Une des quatorze gravures de l’édition.